« 10 juin 2015 : mon Auschwitz »

Un beau jour, ensoleillé, tranquille, du moins en apparence … Dans I’ esprit, il n’en est rien parce que dans un espace temps encore inconnu, je vais LA rencontrer… Je crois qu’elle le sait, qu’elle m’attend, du moins, je l’espère… C’est une impression indicible, peu communicable, en fait. C’est un poids dans la poitrine, dans le ventre, une tonne de chagrin contenu qui se faufile de temps en temps en mode « larmes » au bord des yeux sans crier gare… Oui, c’est un « beau jour » et il faut représenter dignement la famille. Alors, parée d’un joli corsage blanc, je m’apprête à l’honorer, Elle, ma Grand Mère… Dans mon sac, le «passe-présent», composé de la terre recueillie sur la tombe de son fils -Julien, mon père- de l’argile du jardin de Dardilly et d’une petite pierre blanche. J’y ai écrit en noir- avec l’application de la petite écolière que j’étais- son nom de jeune fille : SCHWARTZ, sa date de décès : 1944, ainsi que son nom de femme mariée, en bleu, sur le pourtour : FINISTÉRIEN. Entre Cracovie et Auschwitz-Birkenau, la distance me paraît plus importante que celle que j’imaginais… Un bon point pour les habitants du secteur pour lesquels je garde dans ma besace des kilos de rancune tenace… Ils n’auraient donc peut-être pas tous « su », «senti», « entendu » l’innommable ? Ils auraient pu finalement ignorer les exactions qui se commettaient à quelques kilomètres de chez eux ? … Certains pouvaient donc être « innocents » ? La distance se réduit de plus en plus. Le village d’Oswiecim apparaît. La signalisation anodine ne sonne pas le glas de l’histoire maudite ! Auschwitz, n’est plus Auschwitz ! C’est un son éternué, improbable, imprononçable : d’Oswiecim ! Le touriste distrait peut même traverser le lieu sans penser à la tragédie historique qui s’est déroulée à quelques mètres du centre ville. Aucune signalétique pour guider les automobilistes vers le site… Où est le parking ? Où sont les cars ? Où se cache le musée ? Où est-Elle ? Ces polonais, tout de même auraient-ils aucune considération pour ces lieux de mémoire ? La recherche de cette « maudite » entrée – au sens propre comme au sens figuré – allège mon angoisse. Chez moi, le « faire » a toujours soulagé « l’être » : l’action permettant de bloquer momentanément l’imagination, la sensibilité, l’émotion … Nous posons le pied sur une allée ombragée transformée en parking confidentiel pour les touristes ayant échappé aux indications routières. Un petit panneau tout ridé couvert de lierre indique « entrée piétons », un autre plus moderne répète l’indication. Petit sous-bois, fleurs, verdure, oiseaux, beaucoup de chants d’oiseaux… Beaucoup ? Presque trop : serait-ce un CD branché en boucle ? La réponse m’apparaît sous la forme d’une tourterelle perchée sur un poteau, à ma gauche. Elle tord son cou de chaque côté comme pour mieux me dévisager avec ses petits yeux ronds perçants. Le temps de réaliser ma chance d’être ainsi accueillie, pfft ! Elle s’envole… Les oiseaux sont donc de vrais oiseaux, ici… Mais sont-ils seulement des oiseaux ? Je traverse le sous-bois avec cette question en tête, le musée approche caché par les arbres. Et puis… c’est le choc ! Cette fois, nous voyons très bien les parkings gigantesques avec une cinquantaine de cars et des hordes de touristes qui y déferlent bruyamment ! L’émotion s’évapore comme ma jolie tourterelle… Nous ne sommes plus sur le lieu des crimes, nous sommes au cœur d’une foire dans laquelle les gens rient, crient, s’interpellent… On pourrait presque s’attendre à voir se dresser devant nous un grand chapiteau sous lequel Hitler apparaitrait de façon épisodique, flanqué d’un gros nez rouge, tel Bozo le clown …. Heil !!

Aucune émotion, juste un certain ­agacement qui se transforme imper­ceptiblement en rage… Nous filons vers le guichet des informations afin de savoir comment retrouver notre guide individuel retenu sur Internet, il doit commenter le camp en français. Mais, stupéfaction… La visite individuelle s’effectue en groupe… Elle est nommée ainsi du fait que le guide explique la visite dans un micro dont le son est retransmis a une centaine d’oreilles « individuellement » ! Je me fais répéter qu’il s’agit bien d’une visite « individuelle de groupe », quelque peu agacée… Justement, voici notre guide : « est-ce que tout le monde m’entend ?» : 49 oui et un non… le mien ! Est-ce mon inconscient furieux qui refuse cette visite en troupeau qui a fait disjoncter mon matériel ? Allez savoir… La guide assure le service après-vente et me voici doté de l’instrument miracle qui me permettra de comprendre ou de découvrir d’autres parcelles de vérités historiques … Le troupeau part à droite, bifurque à gauche, photographie calmement en attendant à la queue-leuleu, son tour. Les petites maisons de brique rouge, bien proprettes sont plutôt mignonnes. Les larges allées de cailloux blanc-gris et les fleurs me laissent impassible. Bien sûr, dans le bloc 11 il y eut des atrocités médicales dont on ne parlera pas ou si peu, bien sûr dans les bâtiments les gens étaient serrés comme des sardines sur des couches en bois superposées, malodorantes, bien sûr ils étaient malades, affamés… mais pudiquement, on évoquera à peine les ravages de la promiscuité… bien sûr, ont été évoques les coups, l’injustice, les fusillades sans aucune raison… oui, j’ai entendu tout cela mais la voix blanche de la récitation de la guide, la propreté du site, l’espace devenu neutre ont un effet « ardoise magique » sur ma douleur personnelle. Dans le bloc interdit aux photos : un monceau de cheveux, dans les autres blocs des milliers de valises, chaussures, vêtements, peignes, brosses… Cette vision apocalyptique, pasteurisée, éteint tout de même la voix des centaines d’oreilles : les commentaires s’étranglent, les gens ressortent consternés, silencieux, l’oeil vide… Anesthésie générale ! La visite continue : nous longeons l’allée qui a mené des milliers de victimes dans le premier crématoire d’Auschwitz. Situé en face de la pimpante maison personnelle du ­directeur Rudolf Hoss, ce four trop étroit ne pouvait suffire à l’entreprise ­d’extermination allemande. Si bien qu’à côté de ce site maudit, Birkenau a surgi de façon évidente dans les esprits malades des boches… L’excursion est terminée, il faut rendre les écouteurs car dans la visite suivante, nous n’en n’aurons pas besoin ? Les visiteurs « rescapés » de la première visite qui a duré 2 heures, montent dans un car noir. II va les conduire à Birkenau afin de leur permettre d’arpenter pendant 2 heures supplémentaires d’autres lieux hantés par d’autres fantômes… Le troupeau s’est transformé en très petit groupe, beaucoup plus «motivé». Nous pouvons à présent découvrir de façon plus confidentielle une étendue de ruines, sur plusieurs hectares, battus par les vents. La grande rampe de sa voie ferrée accroche ce site à celui d’Auschwitz. Quelques baraques subsistent ça et là. A gauche, celles des femmes aptes au travail et à droite, celles des hommes. Avant le mois d’avril 1944, le train s’arrêtait sur une plate-forme a environ 900 m de l’entrée du camp. Après discussion avec notre guide, j’apprends qu’en janvier 44 tous les trains sans exception stoppaient là, bien en amont du portail. Tu es donc descendue sur cette plate-forme de tri, Berthe, plate-forme qui n’existe plus aujourd’hui : plus aucune trace dans ce nouveau quartier de Birkenau à une encablure du camp ou la vie civile a repris ses droits. De loin, j’aperçois de petites maisons sans doute installées sur les lieux même des exactions : les habitants entendent-ils encore certains soirs les lamentations des déportés qui resonnent dans l’air ? Les cris apeurés des enfants que l’on sépare de leurs mères ? Perçoivent-ils les hurlements des boches flanqués de leurs clébards furieux ? Des gémissements flottent-ils encore dans l’espace ? Car la-bas, dans la verdure, au creux de ce bati, tu es descendue du wagon, Berthe, du moins, si tu le pouvais encore. Avais-tu survécu à l’enfer du voyage en train ? Avais-tu résisté à ce « voyage au bout de la nuit » ? Dans l’affirmative, tu as dû entendre la proposition honteuse des nazis qui permettait de choisir la façon dont tu voulais rallier l’entrée du camp : « si vous êtes fatigué ou malade, montez dans le camion, les autres, vous irez à pied … ». 900 mètres ! Tu étais si fatiguée, fatiguée …. Alors, fourbue, confiante, tu es montée dans ce foutu camion ! Et moi, en ce moment, je parcours ton chemin de calvaire à pied et j’ai mal pour toi… Quelques groupes s’agglutinent ça et là autour de leur accompagnateur a travers le site… Le silence règne… on pourrait même penser que ces touristes sont les fantômes des anciens déportés … Notre guide évite les mini-groupes. Nous suivons l’allée centrale jusqu’au fond du camp… Nous nous rapprochons des stèles de mémoire. Des blocs de pierre, gravée dans toutes les langues, des rectangles gris-noirs, anodins, sur lesquels meurent quelques fleurs et brillent des bougies éteintes par trop de larmes… Sur la stèle en français, cette inscription : « Que ce lieu où les nazis ont assassiné un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants, en majorité juifs, de divers pays d’Europe, soit à jamais pour l’humanité un cri de désespoir et un avertissement » Auschwitz-Birkenau 1940- 1945.

Le groupe s’est éloigne vers les ruines du four crématoire, celui de gauche,« Ton» four ??? Je reste devant la stèle et y dépose ta petite pierre blanche annotée à ton nom, Berthe, au nom de toute notre famille, les disparus comme les vivants. Tu reposes, toute fragile, blanche, sur la large dalle gris noir… Je ne sais pas combien de temps elle restera là cette pierre avant qu’une main sacrilège ne la déplace… mais ce mercredi, toute la journée, les visiteurs liront ton prénom à voix haute ou à voix basse en déchiffrant ton nom et tu revivras encore et encore… Ce 10 juin 2015 est donc bien marqué d’une pierre blanche ! Mes lunettes de soleil s’enbrument tout à coup… L’émotion est si forte… Je sens presque Ta présence… Je rejoins le petit groupe à quelques mètres, devant les ruines du four crématoire que les allemands, ces imbéciles, avaient fait exploser fin 1944 afin de cacher leur crimes… Une nouvelle stèle, verticale cette fois, se dresse avec une inscription en anglais : « To the memory of the men, women and children who fell victim to the Nazi genocide. Here lie their ashes. May their souls rest in peace». « A la mémoire des hommes, des femmes et des enfants qui sont tombés victimes du génocide nazi. Leurs cendres reposent ici. Puissent leurs âmes reposer en paix ». Au-dessus, trois pierres ont été déposées en signe de communion avec les disparus, comme il est de coutume dans la religion juive. C’est là, à côté de ces cailloux symboliques que je dépose les terres de Charbonnières et de Dardilly mêlées… Elles finiront par s’envoler avec le vent dans les cendres des malheureux déportés et elles s’uniront pour toujours à ces vestiges de vie passée… Je ramasse un peu de terre et un petit caillou au pied de la stèle : je les placerai en rentrant à Charbonnières… Je sais que tu me vois et que tu es contente de savoir qu’une parcelle de ta terre rejoindra la terre qui recouvre ton fils… Le soleil brille toujours mais la brume est encore bien présente derrière mes lunettes de soleil… Nous terminons la visite en passant par les vestiges des baraques sanitaires- du moins, ce que les nazis appelaient sanitaires… Mais Berthe, toi, tu n’as même pas eu le temps de connaître ces baraques, ­d’arpenter ce site… Tu as juste suivi le troupeau, tu t’es deshabillée, tu as suivi le corridor souterrain et tu es entrée, confiante ? apeurée ? terrorisée ? dans les fameuses douches. Le gaz toxique dégagé par le Zyklon B, cyanure d’hydrogène t’a assassiné comme des millions d’autres personnes… De pauvres hères, condamnés eux aussi à survivre un temps ici puis à mourir à leur tour, ont sorti ta dépouille et l’ont emportée sans ménagement vers une autre destinée… Le gaz ne suffisait pas a ces ordures de nazis, ces déchets de l’humanité, il leur fallait aussi le feu de l’enfer dans les fours crématoires… La visite est terminée, je n’achèterai ici aucun livre… ma tête est pleine de toutes ces horreurs depuis des années… une vraie bibliothèque d’infamies nazies qui se déversent parfois sans crier gare dans mon esprit sans que je ne puisse expliquer pourquoi elles surgissent ainsi ! Je suis toutefois soulagée d’avoir pu visiter ces lieux sans être trop débordée par l’émotion… même si parfois… Bref, j’ai pu visiter et rendre compte de « Mon Auschwitz», c’est déjà bien… Brigitte FINKELSTEIN – 68 ans

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