Commémoration à la Maison d’Izieu  – 6 avril 2019

Extrait du bulletin 33 de juillet 2019

Intervention de Thierry PHILIP    , Président de la Maison d’IZIEU

  Ce 6 avril est particulier 75 ans après la Rafle dont la responsabilité incombe à Klaus Barbie.

 

Des vies entières ont été fauchées, ici à Izieu, il y a 75 ans, juste derrière moi dans le réfectoire en ce 1er jour des vacances de Pâques, si joyeux et si bruyant, que personne n’a entendu arriver les hommes de Klaus Barbie.

 

Nous nous souvenons aujourd’hui de ce 6 avril maudit d’il y a 75 ans.

 

J’ai dit des vies fauchées et cela heureusement n’a pas été le cas de celle de Paul Niedermann, originaire du Palatinat, déporté en France et interné par l’Etat Français à Gurs et à Rivesaltes, soustrait à la déportation en 1942 par Sabine Zlatin. A 16 ans, au printemps 43 il est à Izieu et heureusement passe en Suisse en septembre 43, ce qui lui permet d’échapper à la rafle contrairement à ses copains Théo Reis et Arnold Hirsch originaires, comme lui, de Mannheim. Il nous a quittés cette année à 91 ans illustrant le nombre d’années de vie volée par Klaus Barbie à ses camarades.

 

Par exemple, Otto Wertheimer aurait 87 ans, Jacob Benassayag aurait 83 ans, Lucienne Friedler aurait 80 ans, Nina Aronowicz 86 ans. Paul Niedermann est une des voix d’Izieu que nous allons garder dans ce lieu Mémorial des enfants juifs assassinés et des crimes de l’Etat Français grâce aux enregistrements que nous avons réalisés.

 

Là où il y a des bourreaux il y a toujours des Justes comme Sabine et Miron Zlatin, comme Henriette et Armand Maitre.

 

75 ans après ce jour maudit, il faut se souvenir en effet aussi d’Henriette et Armand Maitre, postiers à la Bruyère qui ont hébergé et sauvé deux enfants juifs et ont été faits « Juste parmi les Nations ». La médaille a été remise à leurs descendants le 20 juin 2018  à Brégnier Cordon.

 

75 ans après ce jour maudit, nous sommes très nombreux ce matin à nous souvenir pour associer aux 44 enfants d’Izieu et leurs 7 accompagnateurs le souvenir des 14 000 enfants déportés depuis la France dont 2500 seulement sont revenus. Nous souvenir aussi des crimes nazis et de la complicité de l’Etat français, nous souvenir des Justes, de ceux qui ont été reconnus ainsi par l’Etat d’Israël mais aussi de ceux qui sont restés anonymes.

 

Nous sommes d’abord ici à Izieu un Mémorial, un lieu du souvenir

Nous sommes aussi et la visite de la Maison le montre, un lieu de vie, un lieu d’espoir, un lieu où on rêvait à un futur heureux et où l’on « construisait » de futurs citoyens français. Nous sommes aussi un lieu de justice, avec le procès de Klaus Barbie, 1er condamné en France pour crime contre l’humanité. Nous sommes un lieu où les bourreaux n’ont pas gagné et où justice a été rendue.

 

Grâce à Serge et Beate Klarsfeld que je salue ce matin avec respect et à tous ceux qui ont travaillé sur l’histoire de ces enfants, nous sommes un lieu où les enfants n’ont pas disparu pour être remplacés par un numéro. A une exception près celle de Lucienne Friedler, nous avons la photo de chaque enfant. Nous avons leur histoire, leur biographie,  nous connaissons leurs lettres, leurs dessins, l’histoire de leurs familles. Izieu est ainsi devenu le lieu où chacune des victimes a retrouvé son nom, une identité,  et son histoire.

 

Cette histoire des enfants d’Izieu est aussi une histoire européenne

Les familles de ces enfants sont d’origine diverses, allemande, polonaise, autrichienne, belge ou encore française de métropole ou d’Algérie.

C’est une histoire européenne qui est aussi devenu au fil du temps un lieu de réconciliation franco-allemand.

 

Dès l’ouverture du Mémorial nous avons accueilli chaque année un volontaire Allemand. Depuis des années, nous organisons des colloques et des rencontres franco-allemandes. Nous avons accueilli ici Simone Veil, 1ère présidente du Parlement Européen qui a toujours parlé de réconciliation, puis Martin Schulz qui lui a succédé. Nous avons eu l’honneur avec Hélène Waysbord d’être invités cette année au Bundestag pour parler des enfants cachés, pour parler des enfants d’Izieu, et pour participer à la journée d’hommage aux victimes de l’Holocauste.

75 ans après ce jour maudit, nous sommes là ce matin dans ce lieu où il y a eu de la vie et de la joie, dans ce lieu de justice, et de punition du coupable de cette atrocité, mais aussi dans un lieu de réconciliation et d’éducation.

 

  Nous sommes d’abord un mémorial de la République

Comme l’a dit François Mitterrand, le jour de l’Inauguration « la justice commence avec le souvenir : contre les forces de l’oubli, contre ceux qui cherchent à créer des déshonorantes confusions, ce lieu porte témoignage de la vérité maintenue, il rappelle où est le crime, et où est la vertu. Les enfants d’Izieu sont le symbole même de l’innocence assassinée, le symbole même de tous les juifs de France qui furent exterminés sous le régime de Vichy. « La douleur de la communauté juive a ajouté, François Mitterrand est aussi celle de la République ».

 

Un Mémorial de la République mais aussi un Musée et un lieu d’Histoire, d’étude, de recherche sur la Shoah des enfants et sur les notions de Génocide et de crime contre l’humanité. Oui, un lieu d’accueil pour les chercheurs. Nous avons depuis longtemps les archives du juge Falco, un des deux juges français à Nuremberg. Nous avons depuis cette année aussi les archives du Juge Donnedieu de Vabres, le premier juge français au Tribunal Militaire International en 1945. 20 tomes correspondant au compte rendu intégral en français du procès. Une version anglaise en 4 volumes, le polycopié du Professeur Donnedieu pour son cours sur Nuremberg et de nombreuses notes manuscrites remises par la famille et en particulier par Frédéric Donnedieu de Vabres. Plusieurs membres de cette famille sont présents ce matin autour de Frédéric et je veux les remercier très sincèrement au nom de notre association. J’aurais l’occasion de le faire plus longuement cet après-midi lors de la signature de la donation.

 

Un lieu de souvenir, un lieu d’histoire, un lieu de justice et de réconciliation,  mais aussi peut être d’abord un lieu d’éducation

Nous sommes conscients du climat d’antisémitisme qui existe en France. L’antisémitisme des banlieues et des communes rurales est en essor. C’est pour cela que nous travaillons avec les collèges et les lycées de banlieue et aussi là où l’extrême droite est forte. L’antisémitisme, comme toutes les formes de racisme, constitue un tout et nous le combattons totalement là où il existe, sans sous-estimer les difficultés mais sans peur non plus d’aborder les problèmes là où il faut le faire avec l’aide récente des MJC et des centres sociaux. Nous sommes persuadés, ici à Izieu, que c’est d’un sursaut éducatif dont nous avons besoin. Nous pensons très fortement que l’instruction ne va pas de soi, qu’il faut y travailler dans de véritables alliances éducatives avec les parents, les professeurs, les éducateurs, les politiques, les associations et c’est ce que nous faisons avec l’espoir et l’ambition de faire avancer la signification de cette mémoire comme un outil pour transformer le réel. La cérémonie de ce matin qui a lieu le samedi 6 avril, jour anniversaire de la Rafle comme c’est l’usage dans ce lieu républicain, sera animé par les Lycéens de la Cité Scolaire International de Lyon  qui sont déjà venus à Izieu cette année et qui nous avaient impressionnés dans de multiples langues et en chantant en allemand. Des collégiens un peu particuliers, les Petits Chanteurs de Saint Marc animeront la partie musicale avec leur sensibilité habituelle montrant l’un et l’autre que le lien avec l’Education est fort. Enfin, les écoliers de Brégnier-Cordon, ce village voisin d’Izieu et si lié à la mémoire de la colonie, présenteront tout à l’heure le fleurissement qu’ils ont réalisé avec l’aide des pépiniéristes de l’Ordre de Romarin, en hommage aux enfants.

 

Je remercie les recteurs de Rhône-Alpes et d’Auvergne d’avoir signé une nouvelle convention avec Izieu cette année et je dis aux enseignants engagés au quotidien notre admiration et notre soutien pour le combat qu’ils mènent au quotidien contre le racisme, l’antisémitisme, et toutes les formes d’intolérance. Malheureusement comme l’a dit récemment le professeur Durand, adjoint à la Mémoire de la Ville de Lyon,  il y a encore beaucoup à faire :

 

A Toulouse, le 19 mars 2012, trois enfants, Myriam Monsonégo, 8 ans, Gabriel et Aryeh Sandler, 3 et 6 ans et leur père Jonathan Sandler, furent assassinés parce qu’ils étaient juifs. En Juillet 1942, une petite fille de 9 ans quitta Paris avec sa mère, à temps pour échapper à l’immense rafle du Vel d’Hiv, au cours de laquelle 13.152 personnes furent arrêtées et déportées, dont 4 115 enfants. Elle rencontra par la suite un jeune homme rescapé d’Auschwitz qu’elle épousa. Entrée dans la vieillesse, elle a été assassinée le 23 mars 2018, à 85 ans parce qu’elle était juive, elle s’appelait Mireille Knoll.

Insupportable litanie…

 

 Comme au temps des nazis qui tuaient sans pitié enfants et vieillards parce qu’ils étaient juifs, notre XXIème siècle voit des enfants et des vieillards tués parce qu’ils sont juifs. Comment en est-on revenu à cette haine ignoble dont on avait cru être débarrassé à tout jamais ? Souvenons-nous aussi d’Ilan HALIMI, mort dans des conditions atroces, dont on a profané la stèle il y a quelques mois, lui infligeant une seconde mort, souvenons-nous des clients de l’Hyper Cacher à Paris en 2015, Yohan Cohen 20 ans, Philippe Braham 45 ans, François Michel Saada 64 ans, Yoav Hattab 21 ans de Sarah Halimi il y a un an. Encore ne s’agit-il que de la face émergée de l’énorme iceberg de l’antisémitisme vécu au quotidien : agressions, injures. Les enfants, toujours les enfants premières victimes des lâches. Ceux qui ne peuvent plus fréquenter les écoles publiques dans certains quartiers. C’est à la société qu’il revient de réagir. A sa modeste place, l’équipe du Mémorial le fait quotidiennement car c’est tous les jours qu’il faut refuser toute atteinte aux personnes juives ; c’est une responsabilité que nous partageons tous. C’est une lutte sans relâche qui nous attend, que personne ne peut déléguer aux seuls pouvoirs publics. Nous devons tous aussi nous engager dans la solidarité, le soutien mutuel, pour combattre l’indifférence, alerter les consciences. Sous l’occupation, ce fuit le cri, dès Juillet 1940 à Lyon du Pasteur Roland de Pury « La France morte on pourrait pleurer sur elle mais la France déshonorée ne serait plus la France ». Malheureusement ce cri est toujours d’actualité.

Oui, ce qui arrive à la communauté juive nous interpelle. La France de la Liberté, de l’Egalité, de la Fraternité, ne peut l’accepter. Les pouvoirs publics se doivent d’être aux avant-postes de ce combat, qui est aussi un combat pédagogique que mène  l’Education Nationale.

Une des caractéristiques de notre feuille de route pour les 5 ans qui viennent est notre volonté de nous rapprocher de tous ceux qui participent à la citoyenneté et au vivre-ensemble. Parmi eux, il y a l’Ecole Nationale Supérieure de la Police à St Cyr au Mont d’Or, l’Institut régional d’administration, le Collège de Droit de Lyon3 qui sont déjà venus ou qui viendront cette année avec au total près de 500 adultes en formation.

 

Nous avons aussi voulu nous adresser aux politiques le 16 juillet 2018. Le Président de la Région, le Président du Conseil Départemental, le Président de la Métropole de Lyon ont avec les associations présentes sur le terrain, échangé en l’absence de la Presse et décidé des actions communes et surtout de reprendre ce dialogue au-delà des clivages politiques en Juillet 2019.

 

Malgré tous nos efforts, pour beaucoup d’entre vous malgré vos efforts, les actes antisémites ont augmenté de 74% en un an en France. Nous avons vu « Juden » sur la vitrine d’un commerçant et nous avons vu souillé, à plusieurs reprises et en plusieurs lieux, un portrait de Simone Veil montrant que plus rien n’arrête certains de nos concitoyens. L’anonymat permet à des vandales d’exprimer tous les fantasmes. Cette recrudescence n’est pas limitée à notre pays. A l’occasion de nos échanges récents au Bundestag, l’effroyable résurgence de l’antisémitisme en Allemagne et les attaques antisémites qui ont fait la une des médias en 2018 nous ont frappées

 

Le panneau d’une synagogue détruit à Magdebourg, un entraîneur de football qui se fait traiter de « sale juif », des graffitis antisémites à Leipzig, l’agression de deux hommes à Berlin (qui portaient une kippa) et le harcèlement d’un écolier parce qu’il était juif.

 

Le concept du nouvel antisémitisme importé avec les réfugiés est très en vogue au parti populiste AfD et n’est pas forcément à rejeter (l’agresseur des deux hommes berlinois était arrivé de Syrie deux ans avant) mais nul ne peut rejeter ou oublier que l’antisémitisme reste ancré dans 15 à 20% de la population. 95% des actes antisémites recensés en 2018 sont attribuables à l’extrême droite et pas aux musulmans.

 

L’antisémitisme n’a pas forcément augmenté disent les chercheurs mais il s’exprime de nouveau à voix haute, ce qui n’était pas possible depuis la fin de la 2ème guerre mondiale.

Le problème est réel. L’Allemagne en est consciente et prend la question très au sérieux.

L’histoire nous apprend que l’antisémitisme fleurit dans une société qui n’est pas à l’aise avec elle-même où la réussite est ressentie comme illégitime et ou bien des gens ont intérêt à inventer des boucs émissaires.

 

Combattre cette lèpre n’est pas seulement l’intérêt des juifs victimes collatérales d’une société malade mais l’intérêt de tous les autres citoyens pour que en défendant les libertés et les droits de chacun en se focalisant sur les vrais enjeux chacun s’efforce de réussir une démocratie apaisée.

 

Ici, à Izieu, c’est le message de Simone Veil, celui de la réconciliation et de la construction européenne que nous essayons de faire vivre mais cette grande dame le disait « Pardonner n’est pas oublier et le message des enfants d’Izieu doit nous aider à construire ».

C’est difficile mais notre motivation ne faiblira pas car le message que nous portons c’est celui de 44 enfants d’Izieu et de leurs 7 éducateurs qui venaient de toute l’Europe.

 

L’Europe, malgré ses imperfections, et les fils et filles de déportés Juifs de France Cher Monsieur Klarsfeld ont raison de le dire haut et fort, l’Europe est la seule à représenter aujourd’hui une démocratie libérale respectueuse de la planète et de l’humain. Le divorce grandissant entre les citoyens et le rêve européen est un motif de grande inquiétude et même l’Italie, fondatrice de ce rêve, est dévorée par le populisme.

 

Pourtant ce rêve même imparfait c’était le rêve des enfants qui rêvaient ici d’un futur de paix, qui rêvait d’une longue vie comme celle de Paul Niedermann pour construire ensemble au-delà des différences.

 

Pensons à ce matin, il y a 75 ans, mais n’oublions pas que les rêves qu’ils faisaient,  c’était le rêve d’une Europe où juifs, chrétiens, musulmans ou athées vivaient leur vie dans la paix.

 

Ce rêve est le message du Mémorial des enfants  juifs d’Izieu.

Ce rêve est un message d’actualité.

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