Hannah Arendt – Eichmann à Jérusalem

LE FILM

« Hannah Arendt » drame biographique qui relate le procès Eichmann, film de la réalisatrice allemande Margarethe von Trotta, sorti en salles au mois d’avril 2013, a été un évènement considérable, à la fois cinématographique et historique.

Cette réalisatrice avait déjà signé deux excellents films « Rosa Luxembourg » en 1986 et « Rosenstrasse » en 2003. Avec « Hannah Arendt », c’est une trilogie cohérente. L’interprétation de l’actrice Barbara Sukowa dans le rôle d’Hannah Arendt est tout à fait remarquable.

Il faut souligner que pour « Hannah Arendt », Margarethe von Trotta a refusé de prendre un acteur pour jouer le rôle d’Eichmann. Il s’agit, en l’occurrence, d’images d’archives, ce qui accroît la charge émotionnelle.

HANNAH ARENDT

Hannah Arendt, philosophe juive allemande, quitte son pays natal en 1933, année de l’arrivée des nazis au pouvoir et se réfugie en France. En 1940, elle est internée au camp de Gurs. Après son évasion du camp et un passage par le Portugal, elle se rend aux Etats-Unis avec le statut d’apatride. Elle obtiendra en 1951 la nationalité américaine.

Hannah Arendt 1906-1975

Hannah Arendt acquiert une notoriété internationale en rédigeant en 1951 « les origines du totalitarisme », considéré comme un des ouvrages fondamentaux du XXe siècle.

Ses publications sur le phénomène totalitaire sont étudiées dans le monde entier et sa pensée politique et philosophique occupeune place importante dans la réflexion contemporaine.

ADOLF EICHMANN

Le 11 mai 1960, à 18h30, Adolf Eichmann réfugié en Argentine, sous un nom d’emprunt, descend de l’autobus qui le ramène chez lui de son travail, dans la banlieue de Buenos Aires. Trois hommes s’emparent de lui. Ce sont des agents des services secrets israéliens, qui agissent sur instruction du Premier ministre de l’Etat d’Israël, David Ben Gourion. Une dizaine de jours plus tard, Eichmann est exfiltré vers Israël pour y être jugé.Pour mémoire, il convient de rappeler le « curriculum vitae » d’Adolf Eichmann, né en 1906 en Allemagne. Il intègre la SS en 1933 et devient rapidement « un spécialiste de la question juive ».

La première phase de la mission d’Eichmann était l’expulsion des Juifs.En octobre 1937, Eichmann fut envoyé en Palestine, alors sous mandat britannique, pour étudier la possibilité d’émigration massive des Juifs allemands vers cette contrée. Ce fut un échec. En mars 1938 à Vienne après l’Anschluss, puis en mars 1939 à Prague suite à l’annexion de la Bohème-Moravie et ensuite à Berlin, il organise l’expulsion de plusieurs dizaines de milliers de Juifs, par des pressions brutales. En 1940, il rédige le « Plan Madagascar » qui prévoyait la déportation de l’ensemble de la population juive d’Europe occidentale, dans la colonie française de Madagascar. Là encore, le projet tourna court. Il faut souligner que même si Eichmann n’y participa pas directement, il eut à connaître des pogroms de « la nuit de cristal » en novembre 1938 et des massacres perpétrés par les « Einsatzgruppen » après l’invasion de l’Union soviétique en juin 1941 (Shoah par balles). Une deuxième phase dans la mission d’Eichmann allait débuter : la concentration. Il supervisa ainsi en 1941, les opérations de création du ghetto de Theresienstadt. Le pire était à venir puisque l’ultime phase de la mission d’Eichmann fut la « solution finale » : le meurtre de masse des Juifs d’Europe. Eichmann fut un des quinze participants à la Conférence de Wannsee le 20 janvier 1942, dont le but était de coordonner les efforts des différents services du Reich, afin de mettre en oeuvre la « solution finale ». C’est Eichmann qui avait été chargé d’envoyer les invitations. Il avait préparé quelques statistiques pour Heydrich – il faudrait tuer onze millions de Juifs – et avait rédigé le procès-verbal de la Eichmann durant son procès Hannah Arendt 1906 – 1975  Mémoire vive n°18 7 Septembre 2013

Conférence.

Eichmann était devenu le responsable de la logistique de la « solution finale », il coordonnait l’organisation des convois en tant qu’administrateur du transport, chargé de tous les trains qui acheminaient les Juifs vers les camps d’extermination en Pologne.

En mars 1944, il se rend à Budapest pour organiser la déportation des Juifs hongrois vers les chambres à gaz de Birkenau. Après la chute du nazisme, Eichmann se cache en Allemagne, puis en Autriche et finalement en Italie. Il obtient, avec des complicités, un passeport humanitaire de la Croix Rouge Internationale, puis un visa argentin. C’est ainsi qu’il débarque à Buenos Aires le 14 juillet 1950.

LE PROCES

Adolf Eichmann comparait à Jérusalem le 11 avril 1961 pour 15 chefs d’accusation regroupés en 4 catégories :

• Crimes contre le peuple juif.

• Crimes contre l’humanité.

• Crimes de guerre.

• Participation à une organisation hostile.

A tous les chefs d’accusation, Eichmann plaida « non coupable dans le sens de l’accusation », arguant qu’ « il n’avait fait qu’obéir aux ordres ». Déclaré coupable pour tous les chefs d’inculpation, Eichmann est condamné à mort le 15 décembre 1961. Il

interjeta appel qui confirma le verdict et présenta un recours en grâce qui sera refusé par le Président de l’Etat d’Israël Yitzhak Ben-Zvi. Il est pendu le 31 mai 1962. Son corps est incinéré et ses cendres dispersées dans la mer, au-delà de la limite des eaux territoriales israéliennes.

Quinze ans après le procès de Nuremberg, le procès Eichmann qui se déroula sur la terre d’Israël et confronta le bourreau à ses victimes eut un retentissement planétaire, compte-tenu de la personnalité de l’accusé, mais surtout de par l’inqualifiable gravité des actes commis au nom d’une idéologie meurtrière.

CONTROVERSES ET POLEMIQUES

Dès l’annonce du procès Eichmann, Hannah Arendt se fait accréditer par le magazine

américain « New Yorker » pour couvrir l’événement en se rendant à Jérusalem. En février et mars 1963, Hannah Arendt publie en cinq livraisons dans le « New Yorker », « Eichmann à Jérusalem » qu’elle reprendra ensuite pour constituer son ouvrage qui sera publié sous le même titre. Ces publications déclenchent controverses et polémiques en Israël et ailleurs dans le monde, particulièrement au sein des communautés juives. Son obstination et l’exigence de sa pensée se heurtent à l’incompréhension de ses proches et provoquent son isolement. Hannah Arendt invente et développe le concept de la « banalité du mal » en prenant à contre-pied le concept du « mal radical » forgé par Kant. La plus vive critique adressé à Hannah Arendt portait  sur son appréciation de l’attitude des conseils juifs des ghettos (les Judenräte) dans les pays occupés par l’Allemagne nazie. Hannah Arendt n’a jamais tenté d’alléger la responsabilité de l’Allemagne, au contraire, sa démarche vise à montrer « l’étendue de l’effondrement moral que les nazis provoquèrent dans la société européenne respectable, non seulement en Allemagne, mais dans presque tous les pays, non seulement chez les tortionnaires mais aussi les victimes ». Elle ajoutait que cet effondrement moral qui est sans antécédent « peut constituer un précédent pour l’avenir».Même si ce n’est pas toujours avec la bonne clé, Hannah Arendt qui disait « essayer de comprendre ne signifie pas pardonner », aura au moins ouvert la porte des débats. Une porte essentielle pour garder la mémoire bien vivante. Par ailleurs, sa relation tant sur le plan intellectuel que sentimental avec le philosophe et universitaire allemand Martin Heidegger, qu’elle rencontra en 1925 et dont elle fut l’élève influença durablement sa pensée. Heidegger fut membre du parti nazi…

Dans son échange de correspondance avec Hannah Arendt, à propos de « Eichmann à Jérusalem », Gershom Scholem, historien et philosophe Juif a écrit : « Notre génération n’est pas en mesure de porter un jugement historique. Nous manquons du recul qui seul peut permettre d’être objectif et il ne saurait en être autrement ».Au terme de l’épilogue d’ « Eichmann à Jérusalem », Hannah Arendt dans son adresse finale à l’accusé est sans appel :« Puisque vous avez soutenu et exécuté une politique qui consistait à refuser de partager la terre avec le peuple juif et les peuples d’un certain nombre d’autres nations – comme si vous et vos supérieurs aviez le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter le monde – nous estimons qu’on ne peut attendre de personne, c’est-à-dire d’aucun membre de l’espèce humaine, qu’il veuille partager la terre avec vous. C’est pour cette raison et pour cette raison seule, que vous devez être pendu ».Cette magnifique conclusion donne infiniment à penser…

Alain Poncet

Cette entrée a été publiée dans Actualités et Chroniques. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.