Interview du Dr Piotr CYWINSKI directeur du Musée national Auschwitz-Birkenau

 

1. Comment enseigner Auschwitz au 21e siècle ?
Les générations changent, les survivants nous quittent, de nouveaux vecteurs de contenu apparaissent, la distance par rapport aux faits s’accroit dans l’histoire de l’Europe et du monde, mais le message de la tragédie de la Shoah et de l’existence des camps de concentration allemands persiste. Il s’agit de trouver les méthodes les plus adaptées au moment donné. Dans les années 90 du siècle dernier, l’on redoutait que le négationnisme ne devienne l’un des plus grands dangers pour la mémoire, aussi a-t-on commencé à introduire l’histoire de la Shoah dans les programmes scolaires. Aujourd’hui, alors que la négation du génocide n’est plus, au moins en Europe, le danger principal, ce qui est plus effrayant, c’est la passivité de ceux qui ont une bonne connaissance de cette époque. C’est pourquoi il faut insérer des éléments de cette éducation dans d’autres domaines scolaires, qui se conjuguent mieux avec notre sens de responsabilité, notre sensibilité, avec la prise de décision. Je pense à diverses formes d’éducation civique, à des leçons sur le fonctionnement des médias et de la société… mais aussi à la religion et l’éthique ; à tout ce qui pourrait contribuer à renforcer le sentiment de notre responsabilité propre par rapport à notre époque.
2. Internet est-il un outil d’aide, ou plutôt un obstacle à la transmission du message d’Auschwitz aux jeunes ?
Internet est un outil, mais aussi un espace. Un outil, car c’est la seule voie d’accès aux pays pauvres ou lointains, où une majeure partie de la population ne peut se permettre, financièrement, de faire le voyage à Auschwitz. C’est à l’intention de ces populations que nous avons créé un programme de visite virtuelle, avec des commentaires historiques, mais aussi, par exemple, une librairie on-line. Puis, c’est un espace dans ce sens que bien des débats, des discussions, ont migré au sein des médias sociaux. Par conséquent, il est possible de définir, là aussi, le besoin d’y introduire notre message. La courbe de l’âge des utilisateurs de notre site Facebook est assez représentative de l’ensemble de la communauté des internautes : les 25-45 ans y sont dominants.
3. De plus en plus souvent on parle d’une perception spécifique de la réalité chez les personnes nées au 21e siècle, qui ont vécu dans un environnement relativement stable, et pour qui internet et le monde virtuel constituent une réalité donnée. Est-il vrai que pour ces personnes l’histoire d’Auschwitz et des autres camps est plus abstraite que pour les jeunes d’il y a 20 ans ?
C’est l’authenticité qui fait la force de ce lieu. Ceux qui empruntent les chemins qu’ont suivis les victimes vivent une sorte de « rite de passage ». Bien que ce soit
un concept propre à la sociologie de la religion, je crois qu’il rend bien l’essence d’une visite d’Auschwitz. Cette immersion profonde et intemporelle dans l’espace du crime suscite, chez beaucoup de visiteurs, une lourde réflexion, de nature à remettre en cause de multiples stéréotypes largement présents qui assoupissent notre vigilance. L’authenticité signifie aussi le rejet de toute coloration idéologique. C’est très important. Aussi, il est essentiel de conserver la distance entre le monde de la politique et le monde du lieu de mémoire. Il faut aussi garder à l’esprit le fait qu’Auschwitz n’est pas visité uniquement par les jeunes. C’est un lieu où se rencontrent toutes les générations, diverses cultures, traditions, langues, religions, visions du monde. Je crois que l’objectif premier du rappel de cette mémoire est de susciter l’inquiétude des gens, de les faire sortir de la léthargie due à l’illusion d’une sécurité intangible.
4. Au cours de la 10e « International Conference on Holocaust Education” vous avez pris part au débat avec Avner Shalev, le directeur de l’Institut Yad Vashem, qui a souligné l’importance des souvenirs et des témoignages des prisonniers, et celle de veiller à ce qu’une forme moderne et attirante du message ne brouille pas son sens. Comment atteindre l’équilibre entre la présentation des témoignages, des faits, l’enseignement de l’histoire des camps – et les exigences du public contemporain ?
Il faut dialoguer. L’évolution des formes d’expression est très rapide, il faut donc avoir une bonne perception de ce qui constitue une bizarrerie et de ce qui devient déjà la norme. Il suffit de rappeler – on croirait aujourd’hui à une plaisanterie – qu’à la fin des années 1990 on se posait la question si les lieux de mémoire devaient avoir leurs sites internet ; qu’il y a à peine dix ans bien des voix s’élevaient contre l’utilisation, jugée indécente, de la bande dessinée pour décrire les chambres à gaz ; qu’il y a cinq ans à peine des experts internationaux de renom considéraient que ces lieux de mémoire ne devraient pas avoir leurs pages Facebook. La question qui se pose donc n’est pas celle de savoir comment rendre plus attrayant le message des rescapés, mais de quelle manière doit-on le faire affronter la culture contemporaine, dont l’évolution des formes de communication est aussi rapide qu’imprévisible, même à l’horizon de cinq années.
5. Dans le domaine de l’éducation sur Auschwitz et les autres camps de concentration et d’extermination, quelles initiatives, selon vous, sont les plus réussies, les plus pertinentes auprès du public contemporain ?
Cela dépend du destinataire. Je ne crois pas que l’on puisse s’adresser à tous de la même façon. La même vérité historique peut être transmise, sans aucune altération, d’une façon adaptée à divers destinataires, un peu comme lorsqu’on utilise des langues différentes. La visite du site du camp dans son authenticité reste l’élément essentiel de l’éducation et marque le visiteur pour la vie. Cela dit,
ce « rite de passage » doit être étoffé de la lecture des souvenirs des victimes. C’est alors que leur parole s’inscrit dans l’espace visité, pendant que celui-ci devient plus lisible grâce à la parole. Ces deux authenticités – de la parole et de l’espace – doivent se conjuguer dans l’expérience du destinataire. C’est aussi pour cela qu’il était si important, à partir des années 1990, que les derniers rescapés qui étaient encore en vie, dans plusieurs pays, écrivent et publient leurs souvenirs.
Cependant les programmes éducatifs dédiés à des groupes déterminés relèvent d’une autre approche, que ce soit des groupes professionnels, régionaux, des groupes d’âge ou des groupes d’intérêt. Dans ce cas il est primordial de bien cerner la spécificité du groupe et reconnaître le potentiel d’insertion du message d’Auschwitz dans leur vie future. Personnellement, je place parmi les programmes les plus importants les actions entreprises depuis une dizaine d’années en Pologne dans l’univers carcéral – les maisons d’arrêt et les prisons. S’il est aisé de convaincre des jeunes lycéens de la nécessité de construire un monde humain et juste, il est encore plus nécessaire d’atteindre avec ce message des adultes, qu’un tribunal a confronté avec ce défi par une sanction, et qui, la peine purgée, reviendront dans la société. Il nous a semblé que cela valait tous les efforts, aussi, en quelques années, nous avons atteint des dizaines de milliers de détenus à travers des expositions, des films, des débats et d’autres formes d’action. Nous avons rencontré des personnes extraordinaires, des éducateurs en milieu carcéral, dont l’expérience nous a permis de préparer nos programmes de la façon la plus adaptée.
6. Les témoignages des personnes marquées par le traumatisme d’un camp de concentration contemporain sont-elles, ou peuvent-elles être utiles pour faire comprendre à un public contemporain ce que fut Auschwitz ?
Non seulement celles qui sont passées par des camps de concentration, mais aussi les témoins des génocides contemporains. La propagande évolue, les idéologies changent, comme les latitudes géographiques et les instruments du meurtre, mais la solitude de la victime reste la même. Toutefois il faut être vigilant pour ne pas se laisser entraîner dans des perspectives de comparaison, qui pourraient mener à une douloureuse et contreproductive compétition de souffrances. Cela reste un chemin très difficile. Or, Auschwitz est devenu un symbole universel et par conséquent ce discours entre en collision avec divers autres drames. Nous avons montré nos expositions dans d’anciens camps soviétiques, nous avons fait des conférences au Rwanda et à Erevan, nous avons fourni des conseils de conservation au Kurdistan et au Cambodge – ce sont tous des lieux de souffrances humaines inimaginables. Mais il est important de ne pas diluer le message de la Shoah et d’Auschwitz dans la souffrance universelle, afin de ne pas détruire la force de l’authenticité.
7. Face à l’histoire d’Auschwitz, l’homme est tenté de réduire la question au schéma de la lutte du bien contre le mal. Nous savons pourtant que la
réalité était plus complexe, et que la différence entre le bourreau et la victime pouvait être floue – c’est un des aspects de la cruauté du camp. Comment transmettre cela aux jeunes, ou même aux enfants ?
Avant tout il faut éviter de forcer le trait en décrivant les comportements. Dans un certain sens, si nous disons, qu’un SS a eu, à un moment donné, un comportement honnête, par exemple en facilitant une évasion, ou qu’un prisonnier kapo aidait les uns en persécutant les autres, alors notre message sera plus proche de la condition humaine en général. Créer le mythe des victimes pures et sans reproche et des bourreaux absolument inhumains n’est pas seulement absurde, mais aussi contraire à l’expérience humaine. Le système des camps a été construit de manière à privilégier le mal dans chacun, le SS comme le prisonnier. Certains se débrouillaient dans ce système, d’autres moins. D’autres encore ont estimé que ce n’était ni le combat, ni l’acceptation des règles du système qui leur permettraient de survivre. Dans nos programmes éducatifs, l’étude approfondie de chaque cas et de toutes les circonstances doit avoir un rôle majeur. Avec, bien sûr, la compréhension du fait que nous ne sommes pas en mesure de tout juger, nous qui ne sommes pas passées par cet enfer. Car nos normes et nos jugements ne sont pas ceux de là-bas. Par la force des choses, l’imagination nous fait, et fera toujours défaut. Du moins je l’espère.
8. Récemment, on a pu voir sur internet un article consacré à des photos incongrues que font certains visiteurs dans l’enceinte de l’ancien camp : des selfies sur fond de barbelés, des pitreries sur la voie ferrée, ou simplement des prises devant le crématoire, qui, même sans grimaces ou poses superflues, portent à controverse. Où commence l’indécence ? Est-ce ce que toute photo de la visite du camp est une outrance ? Ou alors, dans un monde gouverné par le message visuel, une photo, réalisée avec tact, ne devrait pas être critiquée, mais considérée comme signe de mémoire, de respect aux victimes ?
C’est un exemple de la collision entre la culture d’expression, surtout celle des jeunes, avec ce lieu, où ils ne savent pas trop comment se comporter. Dans ce genre de situation, les gens se réfugient soit dans des réactions émotionnelles, soit dans des rôles censés les protéger. Nombre d’entre eux se muent en photographes. Ils cliquent à tort et à travers, parce que leur caméra ou leur smartphone leur assure une certaine distance par rapport à ce qu’ils voient. Bref, c’est une réaction de défense. Or les selfies sont aujourd’hui une forme d’expression – encore qu’elle semble passer de mode. Lors de la visite d’un groupe de personnalités politiques de haut niveau, l’une d’elles m’a demandé ce que je comptais faire pour résoudre le douloureux problème des selfies dans l’enceinte du camp. Je me suis dit qu’en somme, le drame était que ces politiques ne perçoivent pas de problèmes plus graves en ce lieu. Mais ma réponse a été indirecte : j’ai dit que je tâcherai de résoudre ce problème, lorsque les visites
politiques officielles se dérouleront enfin en l’absence de photographes officiels accrédités auprès des VIP. Car ce sont aussi des selfies, à une échelle plus large.
9. Depuis plusieurs années, les autorités polonaises réagissent régulièrement pour faire corriger, dans les médias étrangers, les termes de description des camps où l’adjectif « polonais » est associé au nom du camp. En quoi cette association est-elle incorrecte?
Elle est apparue comme référent géographique, mais, lorsqu’il s’est avéré qu’il fonctionne, même inconsciemment, comme référent d’une qualité causale, comme appartenance à un système étatique criminel, le problème a complètement changé de caractère. Aujourd’hui de plus en plus de gens sont conscients de ce problème, aussi je pense que ces interventions sont une bonne chose. La preuve, c’est que 90% des rédactions, lorsqu’elles sont alarmées, changent la formulation en écrivant « camps nazis ». Rares sont celles qui ont l’honnêteté d’appliquer la formule consacrée par l’UNESCO, celle des « camps allemands nazis ». Pourtant, c’était une institution de l’Etat allemand, établie sur le territoire de la Pologne envahie et occupée, et, dans le cas d’Auschwitz, dans une région annexée et incorporée au Reich allemand.
10. Y-a-t-il d’autres exemples de messages sur Auschwitz que nous devons corriger pour rétablir une approche correcte de l’histoire ?
Beaucoup de mal a été fait pendant la période communiste, lorsque les agents de propagande soviétique ont d’abord diffusé, sans la précéder d’études appropriées, une estimation du nombre de victimes multipliée par quatre, et qu’ensuite ils ont essayé de diluer dans l’expression « de nombreuses nations » le fait que les Juifs européens constituaient 90% des victimes d’Auschwitz, surtout à partir de 1942 et de la mise en place des outils d’extermination à Birkenau. Ils n’y avaient pas été envoyés, par familles entières, parce qu’ils avaient la nationalité polonaise, française, grecque ou hongroise, mais uniquement parce qu’ils étaient Juifs, et que le Troisième Reich projetait d’exterminer tous les Juifs. Cette mesure de propagande a permis d’effacer, dans l’esprit de beaucoup de gens, la différence des fonctions et des objectifs entre les camps de concentration et les camps d’extermination. La conscience historique de beaucoup de gens a été empoisonnée, et jusqu’à aujourd’hui, certains ont beaucoup de mal à accepter pleinement la vérité.
11. Vous êtes directeur du Musée depuis bientôt 13 ans. Avec cette expérience pouvez-vous dire quelle est la leçon d’Auschwitz pour l’humanité ?
Auschwitz démontre l’immensité des capacités de déshumanisation de l’homme. Cette histoire est celle de la déshumanisation dans son extrême aboutissement. Dès le début, le monde a compris que les vestiges du camp doivent rester et constituer un avertissement. Pour autant, si l’avertissement doit être opérant, l’éducation doit susciter dans l’esprit des gens la conscience de leur propre responsabilité – du choix de s’opposer au mal ou celui de la passivité. C’est alors
seulement que la mémoire atteindra son but, dans le changement des idées, des comportements, des actions. Si l’histoire doit rester « maîtresse de vie », l’homme doit ressentir sans cesse le joug de sa responsabilité quotidienne.

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