Les Juifs des Caraïbes

Histoire inconnue voire méconnue des Communautés juives Les Juifs des Caraïbes

 

Un couple d’amis participait à une croisière de rêve dans les Caraïbes, ils furent très étonnés de découvrir au cours de leurs excursions dans différentes îles, des témoignages de présence juive.

A leur retour, connaissant mon intérêt pour l’histoire des Communautés méconnues, ils voulurent savoir si je connaissais celles des îles Vierges, qu’elles soient britanniques, américaines ou hollandaises et plus généralement celles des Caraïbes.

J’avais, dans un article précédent, relaté l’histoire de la Jamaïque où, malgré l’opposition des chrétiens et des Autorités britanniques, la population juive, au début du 19ème siècle, représentait 10% de la population blanche. Mais tant d’autres îles restent à découvrir que je ne puis m’empêcher de vous demander de me suivre dans cette curieuse épopée.

Pour comprendre cette présence, il faut remonter en 1492, année où les Rois catholiques obligèrent les Juifs à se convertir au catholicisme ou à quitter l’Espagne. A la fin de cette année maudite, la plupart s’étaient enfui vers des lieux plus cléments, certains se réfugièrent au Portugal tout proche ou ils purent rester jusqu’en 1497. De nombreux Juifs, convertis ou non, partirent pour les nouvelles terres d’Amérique  où, pensaient-ils, l’Inquisition les laisserait en paix.

L’Espagne dominait l’Europe, la Hollande ne gagna son indépendance qu’en 1581, il était difficile d’échapper aux poursuites zélées des Inquisiteurs. Les nouveaux émigrants s’éparpillèrent, au rythme des traversées et s’installèrent dans tous les nouveaux comptoirs. Les Juifs venus du Portugal purent s’installer au Brésil où ils furent relativement tranquilles jusqu’à l’arrivée de l’Inquisition. Obligés à nouveau de fuir, ce furent les premiers Juifs des Caraïbes.

790px-caribbeanislandsLes possessions hollandaises ou britanniques, voire danoises se montrèrent les plus hospitalières à leur égard. La plus ancienne présence juive, avérée par des textes, date de 1655, les nouveaux arrivants débarquèrent dans les îles appartenant au Royaume du Danemark dont le roi était très tolérant, conscient qu’il était de leur valeur.

Les connaissances agricoles de ces émigrés, spécialisés dans la plantation de la canne à sucre et de l’utilisation de ses dérivés (sucre, rhum, mélasse) firent rapidement la fortune de ces îles et du Roi Christian du Danemark, il nomma d’ailleurs, quelques années plus tard, l’un de ces producteurs-marchands, Gabriel Milan, Gouverneur des possessions danoises des Caraïbes. Les Juifs de l’île de St Thomas construisirent une synagogue en 1796, on peut la considérer aujourd’hui comme la plus ancienne des territoires battant pavillon américain (le Danemark ayant cédé ses possessions aux Etats-Unis en 1916) Cette synagogue est particulière à maints égards ; elle est l’une des cinq au monde à posséder un sol couvert de sable afin d’étouffer les pas des fidèles (tradition des marranes qui pratiquaient leur culte secrètement). De style sépharade, elle mélange des objets venus de pays et de siècles différents. La ménorah est une relique du 11ème siècle espagnol, les chandeliers sont du 17e hollandais et de nombreuses lampes sont en cristal de Baccarat provenant de France.

Les murs étaient faits de briques qui provenaient d’Europe, effritées par leur long voyage, elles laissaient passer l’air, ce qui était bien pratique pour la climatisation, mais surtout ce qui permettait aux vents violents de s’engouffrer et de traverser le bâtiment sans faire de gros dégâts. Ces briques tenaient entre elles grâce à un mortier fait de sable marin et de mélasse de cannes à sucre. Les légendes disent que les enfants adoraient aller aux offices religieux car ils pouvaient lécher les murs de la synagogue.

Sans doute serez vous étonnés d’apprendre que parmi ces enfants figurait en l’an 1842 un certain Jacob Abraham Pissaro dit Camille, qui devint le grand peintre impressionniste français. Il était le rejeton d’une famille juive de l’île.

Deux autres îles, anciennes possessions danoises ont été habitées par des communautés qui y ont laissé des traces, les iles de Ste Croix et de St John.

Les colonies britanniques accueillirent, elles aussi, avec une certaine bienveillance les réfugiés, ces colonies : la Barbade, la Jamaïque et les îles Leeward, permettaient aux nouveaux arrivants une liberté totale de culte. Les Juifs de Nevis (île de l’archipel des Leeward) arrivèrent du Brésil à la fin du 17ème siècle et fondèrent rapidement une petite communauté prospère, principalement agriculteurs, ils se spécialisèrent dans la production de sucre cristallisé, la renommée de cette petite île était telle qu’elle était surnommée la « Reine des Caraïbes ». Des tombes datées de 1679 à 1748 furent mises à jour. Les colons juifs abandonnèrent Nevis à la fin du 18e siècle.

Ces dernières années, des recherches archéologiques dirigées sur le passé juif de cette petite île ont permis de découvrir, sur place de nouveaux vestiges, et dans les archives britanniques un recensement précis des habitants en mars 1707. On y apprend que, pour la plupart, les fermiers juifs possédaient des exploitations dans d’autres îles voisines ( St Kitts, la Barbade, St Eustache ou Curaçao).

On y apprend aussi que les marchands anglais voyaient d’un très mauvais œil cette concurrence qu’ils jugeaient agressive. Ils faisaient souvent appel aux Autorités britanniques afin qu’elles limitent les zones d’influence de leurs concurrents juifs. En 1802, ils firent pression sur le Gouverneur de La Barbade qui promulgua un décret interdisant aux Juifs de posséder des esclaves et en les obligeant se regrouper dans une « juiverie ».

Une communauté vécut à la Barbade jusqu’en 1831, année où un ouragan détruisit complètement l’île. Beaucoup d’entre eux trouvèrent refuge dans l’île voisine de Curaçao où des colons juifs s’étaient installés depuis 1634, année où la Compagnie des Indes néerlandaises pris possession de ces terres espagnoles.

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A partir de 1651, ils vinrent nombreux, originaires d’Espagne ou du Portugal, ayant passé quelques années en Hollande ou au Brésil. Beaucoup d’actionnaires de la Compagnie étaient des juifs d’Amsterdam et ils apportèrent une aide précieuse à leurs coreligionnaires. En quelques années plus de 50 comptoirs tenus par des Juifs étaient implantés dans l’île.

Curaçao sert de refuge aux Juifs de Martinique et de Guadeloupe expulsés en 1685, l’un d’eux Benjamin Da Costa, avait acquis des Amérindiens la technique de préparation d’un breuvage à partir des fèves de cacao que l’on trouvaient sur la côte ouest du Venezuela. A partir de 1693, Curaçao devint le centre mondial du commerce du cacao.

Les marchands juifs mirent en place un commerce maritime bilatéral entre les Caraïbes et la Hollande. A l’aube du 19ème siècle plus de 200 capitaines juifs sillonnaient les mers à bord de leurs navires marchands. Ces bateaux faisaient escales en France, à Bordeaux notamment  où existait une forte communauté juive portugaise, ce qui permit  l’essor  d’une nouvelle production, celle du chocolat (ceci est une autre histoire).

Ces même marchands commerçaient avec la Nouvelle Amsterdam (aujourd’hui New York)  ce qui leur permettait d’aider les insurgés dans la guerre d’indépendance contre les Anglais. Ils leur fournissaient armes et provisions.  Curaçao est l’exemple même de ces îles des Caraïbes où les Juifs purent exprimer, presque librement leurs aspirations, qu’elles soient religieuses ou commerciales. Les réseaux familiaux, le fait que ces populations parlaient les langues essentielles aux échanges firent des commerçants juifs l’élément principal au développement de cette région du Nouveau Monde.

Le statut des Juifs accordé par les Anglais puis par les Hollandais leur permettait de devenir des citoyens à part entière qui pouvaient acquérir des droits politiques et accéder aux postes de pouvoir. La Communauté de Curaçao était forte de 1500 âmes à la fin du 18ème siècle, petit à petit elle s’étiola pour se stabiliser à 400 membres de nos jours ; elle reste néanmoins toujours très vivante.

Chaque île des Caraïbes a une petite histoire liée à la grande Histoire des pérégrinations des Juifs au cours des siècles, Histoire que j’essaye de vous faire découvrir au fil de mes articles.

Jean Claude NERSON

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